Le 25 août 1830 – il y a exactement 196 ans aujourd’hui – une révolte éclata contre Guillaume Ier, alors roi du Royaume-Uni des Pays-Bas, qui aboutit à la création d’un État indépendant, la Belgique.
Souvent qualifiée de « révolution » bourgeoise, la révolte belge peut être décrite plus précisément comme un repositionnement politique entre les différentes sections de la bourgeoisie et les vestiges du féodalisme, plutôt que comme une révolution sociale. Près d’un demi-siècle plus tôt, la révolution bourgeoise avait marché aux côtés de l’armée révolutionnaire française à travers la région, portant un coup fatal au féodalisme qui avait rendu explicite l’hégémonie déjà latente du capital sur la société. Et les développements rapides de l’industrie, du commerce et de l’agriculture qui l’ont accompagnée n’ont fait qu’accélérer la dissolution de la noblesse féodale en deux classes opposées mais mutuellement dépendantes : la bourgeoisie et le prolétariat. Mais à mesure que le capital s’acroit, le nombre et la misère du prolétariat augmentent également. La famine, les loyers et les impôts ont progressivement poussé la paysannerie, sans terre et déclassée, vers les villes. Où elle a rejoint les rangs des chômeurs urbains – se faisant concurrence pour travailler sur les machines qui dévalorisent leur travail de jour en jour.
Ces changements, que ni Thermidor ni le Congrès de Vienne ne purent inverser, n’ont fait que s’accélérer au sein du Royaume-Uni des Pays-Bas – lui-même fruit de la Restauration. Au sud, une bourgeoisie industrielle francophone qui s’accrochait encore à l’autel de l’Église catholique ; au nord, une bourgeoisie commerciale néerlandophone qui soutenait ou, du moins, tolérait la sécularisation limitée de l’État capitaliste. Coupée comme une cicatrice la bourgeoisie se retrouve en deux factions, le clivage est autour de leur monarque commun Guillaume Ier entre monarchistes et républicains. C’est dans ce contexte qu’il se forme une alliance opportuniste entre les libéraux soi-disant révolutionnaires et les catholiques réactionnaires, qui n’avaient en commun autre que leur opposition à Guillaume Ier.
Le 26 août de la même année au lendemain de la destruction des premières machines à vapeur à Bruxelles la bourgeoisie commençait à mettre sur pied, dans tout le pays, des gardes civiques afin de protéger ses biens privés contre les révoltes spontanées des ouvriers et de rétablir l’ordre dans les villes. Ceci fut le premier acte « révolutionnaire » de la bourgeoisie belge. Le 28, le baron d’Hooghvorst, commandant de la Garde civique et lui-même grand propriétaire terrien et catholique fervent, invita l’armée néerlandaise dans la capitale pour des négociations dans le but de capitaliser sur les troubles persistants en obtenant des réformes plus favorables. Guillaume Ier refusa toutefois de négocier, et lorsque l’armée néerlandaise entra dans la ville, des barricades furent érigées et les combats de rue commencèrent. Lorsque son armée est vaincue et que le roi exprime sa volonté de négocier, il est déjà trop tard. Un gouvernement provisoire fut déja formé, la bourgeoisie belge s’étant ralliée autour du slogan : « Nous voulons que Guillaume s’en aille ! ». Le 4 octobre, l’indépendance de la Belgique fut proclamée, et la majeure partie de l’armée néerlandaise s’était repliée au nord du Rhin. Ceci fut le deuxième acte « révolutionnaire » de la bourgeoisie : son entrée mal adroite dans la sphère étatique.Les soi-disant « révolutionnaires » n’avaient pas de programme commun, parmi leurs dirigeants se trouvaient des républicains et des monarchistes, des anticléricaux et des ultramontains, des bourgeois et des nobles. Ils ne partageaient aucun rêve, seulement le cauchemar d’une invasion néerlandaise qui, en 1831, devint réalité lorsque, pendant dix jours, l’armée néerlandaise traversa victorieusement le pays, n’étant arrêtée que par l’intervention de la France. La révolte belge présentait à la fois un aspect révolutionnaire et un aspect réactionnaire. Il s’agissait d’un moment dans le cadre de la révolution bourgeoise – ni son début, ni sa fin.
La Constitution belge, l’une des plus « révolutionnaires » de son époque, ne permettait qu’à environ 1 % de la population de voter et d’être élue à l’Assemblée nationale, l’embryon de la démocratie bourgeoise moderne. L’État capitaliste, trop immature pour intégrer immédiatement l’ensemble de la population en son sein, excluait donc non seulement le prolétariat et la petite bourgeoisie, mais aussi certaines sections de la bourgeoisie.
La liberté de la presse n’avait pas de sens pour ceux qui ne savent ni lire ni écrire, pour ceux qui n’ont pas les moyens de rivaliser avec les monopoles médiatiques. La liberté de réunion et d’association n’avait pas de sens pour les travailleurs tant que les syndicats restaient illégaux ou encore lorsque les manifestations se réduisent à de simples expressions symboliques et rituelles de frustration facile à ignorer. L’égalité n’a pas de sens pour ceux qui ne possèdent rien d’autre que leur force de travail, qu’ils doivent sans cesse vendre pour survivre. Que signifie l’égalité pour les chômeurs ou les sans-abris ? Que signifie l’égalité pour ceux qui n’ont pas le temps de penser ou d’agir par eux-mêmes, qui ne reçoivent pas plus de salaire que ce dont ils ont besoin pour survivre une journée de travail et se préparer à la suivante ? Que signifie l’égalité pour ceux dont l’avenir a été décidé à leur place, qui doivent se sacrifier dans des guerres ou des catastrophes naturelles dont ils ne sont pas responsables ? Proclamer l’égalité entre le prolétariat et la bourgeoisie est absurde cela ne fait qu’affirmer le droit de l’un à exploiter l’autre. La revendication ultérieure du mouvement ouvrier naissant visant à étendre le droit de vote, bien que significative pour son développement, a donc entraîné une intégration et une dépendance accrues du prolétariat vis-à-vis de l’État capitaliste.
Les aspects révolutionnaires de la révolte belge, qui semblaient avoir été plus marqués au début, furent progressivement inversés. La monarchie arriva au lieu de la république, et l’hégémonie de l’Église catholique remplaça la séparation de l’Église et de l’État. Même l’aspect prétendument national de la révolte devint une parodie lorsque l’État belge dépend du soutien des grandes puissances pour sa survie et qu’un noble allemand fut couronné « roi des Belges ». Le prolétariat, bien qu’il fût apparu sur la scène historique sans avoir encore pris conscience de son rôle d’acteur de l’histoire, il ne pouvait pas aller au-delà de l’apparence immédiate de son exploitation. Il n’avait pour seules références que les tâches historiques de la bourgeoisie et ne restait donc une menace pour celle-ci que dans la mesure où il restait en dehors de l’État capitaliste. Rendre le prolétariat conscient de lui-même non seulement comme résultat, mais aussi comme acteur de l’histoire, aller au-delà de la société bourgeoise, telle est la contribution historique du Marxisme.
Alors que dans l’historiographie bourgeoise, le rôle du prolétariat dans la révolte a longtemps été sous-estimé, voire ignoré, il existe une tendance regrettable au sein de l’historiographie de notre mouvement à surestimer l’aspect révolutionnaire de la révolte belge et à attribuer ses origines à un mouvement ouvrier pour l’essentiel inexistant – substituant ainsi un réagement des pouvoirs historiques à une victoire imaginaire. La révolte belge n’était pas une révolution prolétarienne, et elle n’aurait d’ailleurs pas pu l’être sans que le prolétariat se soit développé en tant que classe révolutionnaire. Néanmoins, la révolte belge a été – du moins dans le sens objectif – un développement progressive dans l’histoire de la lutte des classes, dans la mesure où elle a contribué à la constitution du prolétariat en tant que classe physique pour éventuellement devenir la classe la plus nombreuse de l’histoire de l’humanité. La bourgeoisie belge, malgré la connotation indéniablement conservatrice de l’alliance opportuniste entre ses différentes factions, a donc continué à faire avancer l’histoire vers sa propre disparition. C’est dans ces conditions que le terme de « révolution » est détourné pour servir de cheval de Troie à la réaction bourgeoise. Tout ce qui ne cherche pas à dépasser la société bourgeoise, à la détruire et à construire un monde nouveau sur ses ruines, n’est pas révolutionnaire.
Qu’il arbore le drapeau tricolore ou qu’il soit peint en rouge, un moment historique doit toujours être étudié pour son contenu, et non pour sa forme. La révolte belge revêt une importance indéniable dans la préhistoire du mouvement ouvrier, un rêve violent du prolétariat avant qu’il ne se soit réveillé de son sommeil historique. Il nous appartient désormais de nous débarrasser de la somnolence qui accompagne un réveil aussi brutal, et d’énoncer clairement le choix historique que le prolétariat doit faire pour l’humanité : mourir avec l’ancien monde, ou vivre dans le nouveau. Le prolétariat ne peut plus se contenter de faire partie de l’histoire, il doit désormais aussi la faire.
Pour la reconstitution du communisme !
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

