Ces notes sont le résultat d’une lecture et d’une discussion collectives, une version réécrite par notre groupe d’étude de l’ouvrage de Friedrich Engels intitulé « Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande ». L’objectif de ces groupes d’étude n’est pas de lire de manière dogmatique tous les classiques du Marxisme-Léninisme, ce qui aboutirait à une reformulation formelle de phrases qui sont aujourd’hui familières à beaucoup, mais de les étudier de manière critique dans leur contexte historique et en fonction de nos besoins actuels, ce que l’on appelle la « compréhension de soi » (Selbstverständung) dans la brochure. La nécessité d’une réévaluation théorique du Marxisme en général, et du Marxisme-Léninisme en particulier, est indispensable pour que nous puissions soutenir le développement international vers une théorie et une forme organisationnelle pour l’avant-garde communiste. Nous utilisons donc la terminologie et les exemples historiques du Marxisme-Léninisme comme base qui, en raison de nos études critiques, peut être rejetée ou non en fonction de ses mérites. Pour les communistes, rien ne peut rester sacré, aucune question ne peut rester sans réponse, rien ne peut rester incontesté. La théorie révolutionnaire n’est pas une formule toute faite, mais un outil qui, seul grâce à son propre développement conscient, peut devenir une arme entre les mains du prolétariat.
- Les idées contenues dans la présente édition de la brochure ont été initialement consignées par Marx et Engels dans un manuscrit intitulé plus tard L’idéologie allemande, qui est resté inédit jusqu’en 1932. En effet, ce manuscrit n’était pas destiné à éduquer les autres, mais à l’auto-éducation ou à la compréhension de soi (Selbstverständung) des auteurs. Ludwig Feuerbach avait alors pour objectif de réformer le contenu du manuscrit original en une brochure destinée à l’éducation d’autrui. La brochure est donc un exemple de la dialectique entre l’apprentissage et l’enseignement, fondement de la pédagogie communiste, que nous avons l’intention de développer avec ces notes d’étude.
- Les divisions au sein de la philosophie allemande, et plus particulièrement entre les anciens et les jeunes hégéliens, illustrent la méthode dialectique telle qu’elle a été développée par Hegel, résultant non pas de contradictions externes, mais internes, notamment dans sa méthode.
Mais nous devons d’abord commencer par un résumé des contributions historiques de l’hégélianisme à la philosophie, dont l’une des plus importantes est la reconnaissance du monde non pas comme une chose métaphysique, mais comme un processus continu de changement. De ce fait, non seulement tout doit avoir une fin, mais cette fin doit déjà être présente dans son commencement. Les contradictions se développent et se résolvent donc en interne, et non en externe. Elles ne sont pas résolues de manière unilatérale par la destruction absolue de l’un de leurs aspects, ni par la synthèse absolue des deux. Les deux aspects de la contradiction ont disparu, mais des parties des deux restent présentes en même temps : elles ont été transformées en quelque chose de qualitativement différent. En allemand, cela s’appelle Aufheben, tandis qu’en français, cela peut être traduit par « sursomption ». Dans l’esprit humain, tout ce qui est « raisonnable » doit devenir « déraisonnable ». Il y a donc dans tout à la fois continuité et rupture, rien ne disparaît et pourtant rien ne reste identique. C’est ce qu’Engels appelle le côté révolutionnaire de l’hégélianisme. C’est Hegel qui a contredit sa propre méthode, en imposant une limite inexistante à ce processus continu de changement et en réduisant le mouvement à son seul aspect quantitatif. L’État prussien a été proclamé incarnation d’une « idée absolue » qui serait la « fin de l’histoire ».1 C’est ce qu’Engels appelle le côté réactionnaire des hégéliens, que les jeunes hégéliens ont tenté de rejeter, ce qui impliquait également le rejet de leur propre maître.
Mais la scission ne résulta pas uniquement d’une discussion philosophique, elle devint nécessaire en raison de l’existence de l’État prussien et de ses partisans, Hegel et les vieux hégéliens. Si ces discussions étaient restées séparées des conditions matérielles existant dans l’Allemagne du XIXe siècle, elles n’auraient probablement pas revêtu un caractère aussi urgent. Engels note que si le côté réactionnaire de l’hégélianisme restait relatif en raison des limites historiques qu’il impliquait, son côté révolutionnaire était absolu, puisqu’il résultait de sa propre méthode. - Le matérialisme dialectique ne doit pas être compris comme la synthèse de la philosophie dialectique et matérialiste, mais comme une philosophie qui transcende les limites historiques contenues dans les deux. Il est généralement défini comme l’application de la méthode dialectique au monde matériel, mais il devrait être compris plus correctement comme un processus dans lequel la matière prend conscience d’elle-même, y compris la démystification des relations entre les humains ainsi que celles entre l’humanité et la nature. La méthode dialectique en soi ne peut être utilisée correctement à nos fins que si nous en sommes conscients, et non comme un idéal qui doit être appliqué de manière dogmatique. Pour changer notre outil dans un but précis, nous devons d’abord le comprendre. Cependant, l’humanité, qui n’est qu’une partie de la matière, reste limitée dans sa compréhension et tend donc toujours vers la métaphysique et l’idéalisme, qui comblent les lacunes de sa connaissance. Le concept de « matière » lui-même est un exemple de concept idéal avec lequel nous décrivons l’essence de l’existence, bien qu’il ne puisse être observé comme une propriété physique.
- Les philosophes et scientifiques bourgeois ont tendance à utiliser la dialectique et le matérialisme dans la production de connaissances, car le capitalisme et l’idéologie bourgeoise ont besoin des recherches scientifiques les plus récentes pour assurer leur pérennité. La contradiction inhérente au mode de production capitaliste s’applique donc à la production de connaissances, le monde universitaire bourgeois produisant les armes qui peuvent être utilisées contre lui. Les « Marxistes universitaires » en sont un exemple : tout en utilisant le « Marxisme » pour leurs recherches, ils sont en même temps réactionnaires. Les universitaires bourgeois ont généralement le choix entre rester dans cette contradiction ou la rompre. La première option nécessite une ignorance volontaire du matérialisme dialectique, qui doit résulter de l’utilisation cohérente de la dialectique et du matérialisme. Ces limites du capitalisme et de l’idéologie bourgeoise doivent donc aboutir à une négation de la science elle-même. Sinon, l’universitaire bourgeois peut utiliser consciemment le matérialisme dialectique et, s’il est cohérent, devenir un révolutionnaire, ce qui lui ferait très probablement perdre son emploi et le conduirait à la prolétarisation.
- L’existence semble être pour les humains une succession de coïncidences et de hasards sans causalité sous-jacente. Cela s’explique par le fait que l’humanité ne peut jamais prendre conscience de toutes les lois qui régissent l’existence, même si elle a le potentiel d’accroître continuellement cette connaissance.
- Le matérialisme dialectique se reproduit spontanément dans la conscience du prolétariat à travers son expérience quotidienne du mode de production capitaliste. Mais cette compréhension intuitive est trop limitée pour prendre conscience du matérialisme dialectique lui-même et est donc incapable de l’utiliser. Et si les communistes doivent tirer les leçons de ces expériences, cette conscience doit nécessairement être transmise aux masses prolétariennes par une avant-garde communiste capable de traduire le matérialisme dialectique dans un langage intuitivement compréhensible.
- La dialectique ne doit pas être définie comme les lois du mouvement, mais plutôt comme l’étude du mouvement. La première définition contredirait le mouvement dialectique lui-même en impliquant l’existence de lois immuables. Comme tout est en constante évolution, nous devons étudier les processus, et non les choses. Cependant, notre compréhension d’un processus est en même temps limitée par l’étude des choses qu’il produit. À des fins pédagogiques, cela peut se traduire par la dialectique entre la forme et le contenu, dans laquelle tout est à la fois une forme représentant un contenu, tandis que cette forme contient un certain contenu qui est représenté par une autre forme.
- Comme toute perception est médiatisée non seulement par les sens et l’esprit humains, nous devons rejeter à la fois le positivisme et l’empirisme dans leur affirmation selon laquelle le monde est un ensemble immuable de faits qui peuvent être directement observés par l’humanité. Dans le même temps, la sensation implique qu’il existe objectivement quelque chose en dehors de nous qui peut être perçu, et nous devons donc également rejeter à la fois le solipsisme – qui prétend que la seule chose qui existe, c’est vous – et l’idéalisme subjectif, qui prétend que les idées existent séparément de la matière et lui imposent un mouvement extérieur.
- La division de l’histoire de la philosophie entre « matérialistes » et « idéalistes » opérée par Engels est une simplification excessive qui la réduit implicitement à un dualisme entre deux modes de pensée qui sont restés pratiquement inchangés depuis l’apparition de la société de classes. En outre, presque aucune école philosophique n’est purement matérialiste ou idéaliste, et tenter de diviser la philosophie bourgeoise en ces deux catégories revient à sous-estimer leur influence, même sur les communistes d’aujourd’hui.
- Engels accorde parfois trop d’importance aux sciences naturelles par rapport aux sciences sociales, alors que les résultats des expériences scientifiques ont souvent été en partie prédits par des théories issues de ces dernières. Et si les sciences naturelles peuvent être plus importantes en raison de leur applicabilité plus directe au processus de production, cela peut également être le cas des sciences sociales et de leur application à la gestion.
- Engels laisse souvent entendre qu’il existe une différence entre la matière et les idées, bien qu’elles soient identiques, les idées résultant de réactions chimiques encore relativement méconnues dans le cerveau. En mettant l’accent sur leur division plutôt que sur leur unité, la lecture de ce texte peut amener certains lecteurs à reproduire cette division artificielle et dualiste entre « penser » et « être ».

